-Mystic Quest :- Les chroniques d’Esteban : L’espoir et l’ombre de la nuit.01-
“Esteban, éteins la lumière ! C’est l’heure de dormir, maintenant !
- Oui, P’pa !
- Tout de suite, señor Nuñez, et pas de « Oui, P’pa », tu éteins !
- Oh, c’est bon, pour une fois que je m’amusais…”
Alors que j’éteignais effectivement la lumière, en cette longue nuit d’hiver 1974, j’étais loin de me douter que je parlais à mon père pour la dernière fois de ma vie… Mon père… Il ne me reste que très peu de souvenirs… Sa moustache, noire et fournie, que j’adorais entortiller, ce qui finissait toujours par l’agacer, provoquant le rire bienveillant de ma petite maman et de son petit frère, âgé alors de dix-sept printemps. Mon âge à présent…
Je me souviens aussi de son odeur musquée, quand je m’endormais dans ses bras, et ses yeux d’un noir d’ébène qui me fixaient tendrement alors qu’il me déposait dans mon lit… Papa, Don Ernesto Sanchez Nuñez… Personne ne pourra me retirer ces rares souvenirs, car je sais aujourd’hui quel fut mon héritage : dignité, honneur et justice. Si je me bats pour ces idéaux, c’est à ta mémoire qu’est dédiée ma vie, tout au fond de mon être tu continues toujours à vivre.
Cette nuit-là, tandis que je m’assoupissais loin des préoccupations du monde des adultes, le destin de mon ibère famille se nouait… Je fus réveillé au milieu de la nuit par ma mère, affolée, ses beaux yeux bleus bordés de larmes… J’étais petit et je dois avouer n’avoir pas tout compris du drame à ce moment de la nuit, mais je savais instinctivement que Maman souffrait, aussi la serais-je aussi fort que possible. C’est dans cette position, enlacés dans un angle de ma chambre, abrités derrière la porte ouverte d’un placard, que nous découvrit mon oncle Alfonso. Il était armé d’un fusil de chasse, et accompagné d’un homme assez grand et de carrure impressionnante. Une longue cape d’un beau bleu-nuit recouvrait le corps de cette personne, mais sa silhouette dessinait les bords d’une armure… Comme dans les histoires de chevaliers du Moyen-Âge !
Alfonso nous présenta l’étranger sous le nom d’Eon de Saint-Saëns… Un français… J’appris par la suite que cet homme était un chevalier, et qu’il nous avait sauvé en s’attaquant seul à une quinzaine de guerriers sanguinaires capables d’éviter les décharges de chevrotine de mon oncle ! Ce chevalier aux cheveux blonds légèrement ondulés et aux yeux bleus ne semblait pas avoir plus de vingt ans, mais son assurance et son aplomb m’avaient conquis… Il nous avoua n’avoir rien pu faire pour sauver mon père, pour être arrivé trop tard, ce qui déclencha les larmes de Maman, entourée du bras protecteur de mon oncle. La fin de cette nuit se perdit dans les abîmes de la souffrance et du deuil, et j’avoue n’en garder aucun souvenir précis, si ce ne sont les sanglots étouffés de Maman et les paroles réconfortantes d’Alfonso.
Je me souviens encore de la cérémonie funèbre… Je ne savais pas que Papa était aussi apprécié. Beaucoup de monde s’était déplacé, et même si je ne savais pas encore compter, j’étais convaincu qu’au moins mille personnes étaient présentes… Avec du recul, ce chiffre me fait sourire. Il est typique de l’admiration que je portais à Papa. Parmi les gens présentes, se tenait près de nous en costume noir le monsieur français, légèrement en retrait. Après l’enterrement et les interminables condoléances et paroles de soutien, Maman (que tout le monde appelait Carmen), Alfonso et le français se réunirent à l’écart, me laissant sous la surveillance de ma grande sœur Lydia. Ma sœur avait déjà 10 ans, et elle pleurait encore plus que Maman… Elle me disait sans arrêt qu’elle s’en voulait de ne pas avoir été présente pour défendre Papa, et elle se remettait à pleurer.
Ce jour-là je me jurait que plus personne ne ferait pleurer Lydia et Maman, et je serrais le poing à me faire mal aux doigts… Ce qui ne manqua pas d’arriver très vite ! Je me mis aussitôt à gémir en montrant ma main à ma sœur qui ne put s’empêcher de rire de ma maladresse.
Certains caractères se forgent sur des années d’expérience. Je peux dire sans me tromper que le mien est intimement lié à cette journée. J’avais découvert la douleur, l’honneur et la justice dans ces circonstances d’affliction, et à ce moment-là je compris que ma maladresse et ma fausse fierté naturelle pouvaient me servir à remonter le moral et à mettre de bonne humeur mes compagnons.
Alors que Lydia soufflait sur mon petit bobo en riant, j’entendis tonton nous appeler depuis la pièce principale de l’hacienda. Réunis tous les cinq, Maman pris la parole, et je me souviendrais éternellement de ses termes :
“ Lydia, Esteban, vous savez que votre Papa ne reviendra plus… Il travaillait dur pour tenir l’hacienda, et je vais devoir travailler encore plus dur pour combler son absence… Maudites soient ces charognes qui nous ont pris Ernesto, que le Seigneur les envoie en Enfer ! Une larme coula le long de sa joue, puis elle se reprit d’un raclement de gorge. Je sais que vous êtes courageux, mes enfants, et que vous accepterez ma décision. Je ne peux plus tenir la maison correctement dans ces conditions, et monsieur de Saint-Saëns s’est gentiment proposé de nous aider. Il cherche un apprenti à qui il apprendra tout ce qu’il sait. Je sais que tu seras un grand garçon et que tu seras digne de ton père en suivant ce chevalier, Esteban, si tu veux bien aller avec lui. Tu es encore mon petit garçon adoré, et tu le resteras. Je sais que tu ne comprends pas tout ce qui se passe, mais c’est très important. J’ai confiance en ce monsieur, et j’ai vu que toi-aussi. Esteban, mon fils, est-ce que tu veux devenir un grand chevalier et suivre l’entraînement d’Eon de Saint-Saëns ?”
Vous avez tous compris que je ne pouvais refuser une telle proposition. Pour ce que je suis aujourd’hui. Pour la promesse que je m’étais donnée. Pour le respect de la mémoire de mon père et sa fierté, où qu’il fut désormais. Mais aussi parce que je n’ai jamais su refuser quoi que ce soit à Maman…
La séparation fut un nouveau déchirement, en particulier avec Lydia… Alfonso semblait renfrogné à l’idée de me voir partir avec un étranger, malgré sa prestance et l’aide qu’il nous avait apportée, mais il avait dû céder devant l’insistance de Maman… Pourtant, je ne saurais dire ce qu’il craignait alors, et je pense que lui-même ne le savait pas, je crois que son sixième sens lui disait que c’était une erreur… Un sixième sens particulièrement aiguisé en ce cas…
Le chevalier Eon de Saint-Saëns avait élu domicile non-loin de ma terre natale. Né à Jerez de la Frontera, dans la vallée du Guadalquivir, je ne m’estimais pas trop dépaysé en m’installant dans mes appartements, au sommet du Rocher de Gibraltar. La vue magnifique sur les quatre horizons n’avait d’égale que la faune locale… Des singes avaient élu domicile sur les pentes du Rocher, et cohabitaient avec les très nombreuses espèces d’oiseaux ! Et puis les habitations du Rocher étaient réellement très belles, et très proches des demeures andalouses. Le seigneur Eon logeait dans son propre temple, au sommet du Rocher. Depuis celui-ci la vue était encore plus éblouissante, et on pouvait voir parfaitement le Mont d’Abyla, l’autre colonne d’Hercule !
Dans les premiers temps de ma nouvelle existence, Eon m’envoya très souvent acheter des provisions de toutes sortes, à Algesiras, le village au pied du Rocher. Il disait que c’était le meilleur entraînement au monde pour développer l’endurance, la volonté et la persévérance, ce en quoi il n’avait pas tort, d’ailleurs. Peux auraient soutenu le rythme de marche que je m’imposais ainsi, renforçant en même temps mon tonus musculaire… Mais je m’écarte de mon histoire… Je poursuis.
Un jour, pendant le premier mois après mon arrivée au Rocher, une vieille femme demanda à voir le seigneur Eon, me gratifiant d’un sourire narquois au passage, dont je ne comprit le sens que bien plus tard… Je me souvenais avoir aperçu cette dame une ou deux fois dans le village, mais j’étais incapable de savoir qui elle était. Elle tenait un bébé entre ses bras, emmitouflé dans des langes de mauvaise qualité. En réfléchissant pendant une autre excursion au village, j’en étais arrivé à la seule conclusion possible : c’était l’enfant du seigneur Eon. Cette pensée me fit sourire. Bien entendu, à l’époque, je ne savais pas encore comment on faisait les bébés, et j’ai crû longtemps après avoir détenu LA réponse : c’étaient des vieilles madames qui les donnaient au papa ! Je n’eus toutefois guère l’occasion d’en discuter avec mon maître, qui refusa de but en blanc d’aborder le sujet en me donnant des corvées supplémentaires… Mais ce bébé devait faire reparler de lui très bientôt. Une semaine plus tard, alors que le seigneur Eon s’était absenté, je découvris sur les marches du temple le fameux bébé, déposé dans ses langes et hurlant à la mort… Ne sachant que faire, je l’emmenai dans ma cellule et, paniqué, redescendis au village demander conseil à la femme du marché… Interloquée, elle me conseilla toutefois sur ce qu’il fallait faire, et me donna des affaires de son propre fils… Un biberon, des langes propres, du lait de toilette… Ce fut véritablement laborieux pendant les quelques jours d’absence de mon maître, mais je m’en sortis tant bien que mal, et littéralement épuisé par manque de sommeil.
Les vrais problèmes commencèrent lorsque le seigneur Eon revint de son voyage. Il n’était pas particulièrement de bonne humeur, mais lorsqu’il apprit la nouvelle, il éclata littéralement de rage ! Ses yeux devinrent fous, et je dus me sauver pour échapper à son ire. Il n’accepta jamais par la suite que l’enfant se présente devant lui et lui adresse la parole. Cela aussi je devais le comprendre par la suite…
Je fus de fait son seul parent, la seule personne à l’élever, entre ses maladies infantiles, ses crises de larmes, son éducation, son hygiène… Le tout cumulé à mon propre entraînement ! Le seigneur Eon fut de plus en plus rigoureux et sévère, et je crus qu’il voulait me punir d’avoir adopté l’enfant. Mais je fis tout pour ne jamais mécontenter mon maître, et élever correctement ce bébé. En commençant par lui donner une identité : je décidais de l’appeler Cervantès. Maman me racontait souvent l’histoire des moulins à vent, et je ne savais jamais qui de Don Quichotte ou de Cervantès était le héros… Mais j’aimais assez le nom de Cervantès !
Alors que j’assumais de mieux en mieux mes nouvelles charges, Eon me fit découvrir l’essence même du pouvoir, le Cosmos. L’univers était à la fois partout et nulle part, me disait-il. Au fond de mon cœur et au-dessus du ciel. Je devais le ressentir en moi pour le ressentir dans le monde et utiliser cette énergie nouvelle. Je mis du temps à contrôler ce pouvoir. Au bout de deux ans d’entraînement, je réussissais toutefois à créer de petits tourbillons de vent sous la relative bienveillance de mon maître. Il me montrait souvent ce à quoi je devais aboutir : les Colonnes d’Hercule. Sa technique était impressionnante ! Il fermait ses yeux et concentrait son cosmos dans ses deux mains, paumes tournées vers le sol. Deux tourbillons naissaient à terre, et s’élevaient de plus en plus jusqu’à former des mini-tornades. Puis il ouvrait les yeux et tournait les paumes vers le ciel en relâchant tout le cosmos accumulé, et les tornades s’entremêlaient jusqu’à former une sorte d’hydre à deux têtes sous mon maître, qui se mettait à voler ! Une fois en l’air il pouvait envoyer ses tornades dans n’importe quelle direction, pulvérisant murs et rocs, et même des arbres entiers !
Je grandis avec comme objectif principal de maîtriser cette technique, et Cervantès grandit en me regardant avec envie et enthousiasme, me gratifiant de “Bravo, parrain !” et autres “Houa, je voudrais bien faire ça un jour…” au passage.
L’entraînement s’intensifia, et Eon me faisait désormais nager d’une colonne à l’autre, parfois même, alors que j’avais dix ans, en pleine tempête ! Je découvris ainsi le village de Ceuta et le Mont Abyla, situés au Maroc, et sa population bigarrée… A ma grande surprise, il n’y avait aucun temple sur le Mont Abyla. Maître Eon me confia alors qu’il était le protecteur des deux colonnes, et que lorsqu’il s’absentait, il était en fait souvent sur le continent africain pour occuper sa fonction. Je le regardai alors avec envie… Une envie qui disparut deux ans plus tard…
J’avais alors douze ans passé, et Cervantès huit, quand ce dernier disparut de notre demeure… Totalement désemparé, je ne savais à qui m’en remettre. J’avais très peur de la réaction d’Eon, mais il fallait bien commencer les recherches quelque part, et mon maître savait beaucoup plus de choses que moi ! Quelle ne fut pas mon erreur… A peine avais-je prononcé le prénom de Cervantès que son cosmos s’amplifia, brutalement, et explosa dans un vacarme assourdissant. Je fus projeté hors du temple et je m’écrasais contre une colonne de pierre. Mon maître était furibond, et décidais de m’éclipser pour éviter les coups…
J’étais néanmoins effrayé et désespéré par l’absence de mon filleul. Je n’arrivais plus à me concentrer sur autre chose, et mon entraînement s’en ressentait… Après une semaine une lettre fut déposée sous ma porte. Elle était signée Cervantès :
“Parrain Esteban,
Je suis désolé pour la peine que je viens de te causer par mon départ inexpliqué… Je cherche depuis longtemps à savoir qui sont mes parents, et je ne voulais pas te mêler à cela. J’ai découvert il y a peu une piste au village, qui m’a amenée à une découverte pénible… Je ne peux prendre le risque de t’en dire plus, pour te protéger, mais je dois te prévenir : Il faut que tu te méfies comme de la peste du seigneur Eon. Tu pourrais croire que je te dis ça parce qu’il ne m’a jamais aimé, mais ce n’est pas que pour cela. J’ai des preuves en possession qui… Mais tu sauras tout ça bien assez tôt. Si tu veux me retrouver, contacte la vieille dame au village, celles dont tu m’avais parlé il y a longtemps…
Je t’adore, parrain,
Ton filleul, Cervantès, qui s’excuse encore du mal causé…”
Cette lettre fut un soulagement, mais également un poids supplémentaire sur mon cœur… Je ne comprenais plus… M’étais-je trompé depuis le début ? Qui était Eon ? Et en quoi étais-je impliqué dans cette histoire ? Je disparus la nuit suivante, et vins au village. A l’auberge, ils pourraient certainement me renseigner… Ce fut effectivement le cas, dans l’hilarité générale… “La vieille folle ? Pourquoi veux-tu la voir ? Tu n’as pas eu ton compte d’histoires à dormir debout, gamin ? Hahahahaha…”
Mais qu’est-ce que j’étais en train de faire ? J’avais perdu la raison, c’était obligé… Si ce n’était Cervantès, je me serais présenté immédiatement à l’asile d’aliénés… Cette remarque intérieure me fit sourire malgré moi, tandis que j’arrivais enfin chez la « vieille folle ». Je n’eus pas même le temps de frapper à la porte que celle-ci s’ouvrit sur deux yeux fébriles.
“Il n’est pas là ! Va-t-en ! Ton meurtrier de maître l’a déjà emmené ! Va-t-en !” Me cracha-t-elle au visage…
J’étais complètement abasourdi et interloqué. La porte claqua sous mon nez. Réalisant peu à peu le sens de ses paroles, je me mis à paniquer, retournant comme une flèche au temple. Celui-ci était vide, bien entendu… Mon cœur battait la chamade. Je devais me calmer et retrouver ma sérénité. Je m’installais en position du lotus et méditais, laissant mon cosmos guider mes sens, et principalement le sixième.
Un temps relativement long se passa ainsi. Mon esprit fut soudain projeté hors de mon corps, et je perçus une scène sinistre. Cervantès prenant des coups par un homme trop flou pour être reconnaissable… Mais le plus important, je connaissais l’endroit où ils étaient ! C’était l’île des damnés, l’île de prédilection des exécutions locales… Une seule solution… Il était déjà cinq heures de la matinée, mais aucun bateau ne pouvait encore m’y emmener… Je dévalais le Rocher et me jetais à l’eau, nageant plus vite que jamais. L’île se situait au beau milieu du détroit, et je mis quand même une demi-heure à m’y rendre.
Alors que j’arrivais sur les lieux et sortais de l’eau, je pus contempler une scène ignoble… Je pouvais lire sur le visage d’Eon un rictus de haine et de jouissance, mélange écœurant de folie furieuse et d’avidité de carnage… Dans ses yeux grands ouverts se reflétaient flammes et psychose meurtrière. Ces yeux hypnotiques rougeoyants… Je ne pouvais en détacher mon propre regard hébété, tandis que celui qui était alors mon maître s’acharnait sur le corps inerte et suspendu de Cervantès, l’écume aux lèvres… Cette rage sanguinaire, ce sang, le corps meurtri de Cervantès… Des larmes amères de dégoût et de douleur perlèrent sur mes joues alors qu’une flaque d’eau salée se formait à mes pieds, s’écoulant des mes vêtements trempés…
“Maître…” réussis-je à murmurer inconsciemment, encore sous le choc de ce spectacle absurde…
Son regard fou se tourna vers moi et il stoppa son bras à deux centimètres du visage bouffi et violacé de mon ami. Surpris, mais pas pour autant déconcerté, un rire guttural s’éleva de sa gorge pour venir résonner contre le roc et s’élever au-dessus des vagues et du vent tourbillonnant… Un frisson d’horreur glissa le long de mon échine. J’avais la chair de poule et j’étais transi de froid, mais je ne pouvais entendre les supplications de mon corps devant ce spectacle débectant.
Eon avait revêtu une armure pourpre que je ne lui connaissais pas. Etait-ce du sang qui formait ces teintes vermeilles ? Je ne pourrais le jurer encore aujourd’hui… Mon maître était depuis toujours l’un des Berserkers du Dieu de la Guerre, et m’avait berné pendant tout ce temps…
Absorbé par cette scène proche d’une lapidation, je ne vis pas l’attaque d’Eon. Son poing vint heurter mon plexus de plein fouet et me projeta près de vingt mètres plus loin, dans le creux d’une vague gigantesque… Je sombrais, littéralement assommé, le souffle coupé… J’allais mourir sans avoir esquissé le moindre geste pour sauver Cervantès… Mon “filleul”… Ou plutôt mon “fils”…
“Pardon, Cervantès… Pardon, P’pa… Veillez sur Maman et Lydia pour moi…”
Le néant… Et puis cette voix… Féminine et sans âge… Cette voix provenant de partout et de nulle part, résonnant en mon âme et dans mes os… Cette voix… divine…
“Réveilles-toi… Laisses-toi guider, laisses-Le te ramener et te rapprocher de moi… Deviens Lui, deviens une partie de moi… Deviens Le Noir… Lui pourra te venger. Lui pourra t’aider à l’exterminer… A tous les exterminer. Accueilles-Le et accueilles-Moi, deviens part des Ténèbres… ACCUEILLES LE NOIR !”
Une vague fantastique de cosmoénergie me percuta et s’insinua au plus profond de mon âme… Une vague d’une énergie terrible et terrifiante, antimatière du cosmos… Non… Cosmoénergie corrompue, cosmos des Ténèbres, Cosmos chaotique et formidablement puissant… Energie brute et sans structure, dangereuse, destructrice. Pas le Mal, loin de là. Non. Plutôt l’énergie primordiale, avant celle du Cosmos, soupe primitive de la cosmoénergie, de laquelle pourrait émerger haine et souffrance, tout comme bonté et vigueur… Une énergie à construire… Alors que je me laissais submerger, mon esprit refit surface, tandis que mon corps cessa subitement de sombrer.
Mon cosmos se libéra, vague d’énergie tournoyante. Je ressentais sa puissance, qui scindait jusqu’au molécules d’eau… Un cosmos naturellement destructeur qui me propulsait à la surface, lentement mais sûrement…
Quiconque me vit à ce moment ne m’aurait pas reconnu, tant mon visage était sombre et résolu, mes poings fermés, mes cheveux dégoûtants devant mes yeux, noirs comme le jais, bien que bleus d’ordinaire… Mon corps atteignit la surface et se maintint en lévitation à deux mètres du niveau de l’eau, maintenu en l’air par ce cosmos tournoyant d’argent et d’ébène. Ce halo sombre qui porterait à présent le nom d’Aura des Ombres…
Eon fit brusquement volte-face, ressentant probablement ma colère à travers mon cosmos. Son sourire changea alors, passant de la folie à l’intérêt non-dissimulé.
“J’ignore comment tu as réussi à me cacher cette puissance pendant tout ce temps, mais je sens que je vais enfin pouvoir m’amuser avec toi, ha ha ha ha ha !
- Je vais te tuer, espèce de monstre !
- Crois-tu réellement que le fils d’un homme aussi pathétique que ton père pourrait me vaincre ? Tu n’imagines même pas le plaisir que j’ai eu à le tuer de mes mains !
- Quoi ?
- Oui, c’était bien moi ! Ce fut tellement facile de tuer mes hommes par la suite pour passer pour un sauveur aux yeux de ta mère… Quelle imbécile, celle-là !
- … Ordure… Je vais te faire payer ça !
- De temps à autre je m’offre ce genre de petit carnage gratuit. Ca me… défoule !
- Meurs ! COLONNES D’HERCULE !”
Le corps en croix, vibrant de colère et de haine, j’orientais mes paumes vers la surface de l’eau. Deux tourbillons y naquirent, et tandis que j’orientais mes paumes vers le ciel dans une expulsion de Cosmoénergie, ces tourbillons s’inversèrent et devinrent deux tornades qui s’élevèrent dans les airs. Je tendis alors mes paumes en direction d’Eon et les deux tornades vinrent le frapper de plein fouet en une explosion d’eau. Je profitais de cette attaque pour me poser sur le rocher et je vins aux côtés de Cervantès. Alors que je le détachais, constatant en même temps qu’il n’était pas blessé mortellement, mais terriblement affaibli, il murmura :
“Attention…”
Je n’eus que le temps de nous plaquer tous les deux au sol alors que l’attaque d’Eon s’écrasa contre un rocher et le fit exploser.
“Croyais-tu réellement me toucher avec MON attaque ? Est-ce que c’est tout ce que tu as dans les tripes, après tout le temps que j’ai passé à t’enseigner ? Tu me déçois beaucoup, Esteban Nuñez… Essaies de stopper cette attaque, pauvre sot…
PAR LA BOTTE D’EON !”
Sortant une épée écarlate de son dos, Eon lança son attaque en un trait de lumière, trop rapide pour être perçue complètement. Mais je réussis in extremis à plaquer ma main sur le plat de l’arme et à la dévier de sa destination : ma gorge… Une douleur effroyable partit de mon épaule gauche, transpercée par la lame… J’étais cloué au sol, empalé par l’épée, à la merci de mon maître, qui posa un pied triomphant sur mon abdomen… Il commença à me frapper l’estomac des coups répétés de son talon, me meurtrissant peu à peu.
Alors que la douleur m’envahissait, cette voix se fit entendre à nouveau…
“Accueilles-le en toi, deviens le Noir !”
Je me mis à hurler comme un dément, tandis que le monde devenait ténèbres. Eon recula, pris de panique. Le sol devint une masse d’ombres dans laquelle mon corps fut englouti. Je devins cette ombre qui naquit du sol et commença à s’élever. Ombre gigantesque et tentaculaire, mon corps était devenu une ombre parmi l’Ombre, forme dans la forme, visible et invisible. Ma peau était noire, translucide, tout comme le reste de mon corps. Je n’étais plus ce frêle organisme mais l’entité qui le recouvrait. Je percevais par les ténèbres, je le sentais. Je sentais sa peur, grandissante, délectable. Je sentais sa panique, les odeurs alléchantes de suées et de volonté de disparaître… J’étendis mon… bras ? Tentacule ? Aucune importance. Je m’étendis et vint le toucher, l’absorber, incorporer sa substance de chair et d’os, énergie jouissive… Je me repaissais de son âme et de son corps, de sa peur et de sa folie… J’étais le Noir. Démon de ténèbres, instinctif, puissant, conscient du monde par son interaction avec les ténèbres… Nul ne pouvait m’arrêter, excepté moi-même.
Mais qui étais-je, au juste ? Cette masse de ténèbres ? Ou bien ce jeune humain frêle et si pathétique de fragilité et de mortalité ? Non, ce jeune gamin humain et plein de bonté… Ce jeune humain intelligent. Cet humain et non ce monstre animal… Non, je n’étais pas ce monstre. J’étais Esteban, et pas le Noir.
“Tu es désormais les deux, jeune humain, que tu le veuilles ou non. Tu l’as accepté en ton âme, pour le meilleur, et pour le pire. Mais surtout pour moi. Car en l’acceptant c’est une part de mon esprit que tu as intégré en toi. Une part des ténèbres…”
Cette voix, encore…
Je m’écroulais, et ne put que sentir les effluves du corps blessé de Cervantès qui vint me réchauffer et m’apaiser… J’étais venu le sauver, et c’était lui qui s’occupait de moi… Mais qu’était-ce ? Qui étais-je devenu ? Ou plutôt, quoi ?
Je ne me souviens que par bribes de ce qui se passa ensuite… Une patrouille de l’émigration nous aperçu dans le courant de la matinée, et nous fûmes transportés à l’hôpital d’Algésiras, d’où je ne me réveillai qu’une longue semaine plus tard. Les longues démarches administratives emplirent nos journées, et détournèrent nos esprits des récents évènements. Quand enfin nous pûmes retourner au Rocher, je pris la décision d’en partir, avec l’approbation soulagée de Cervantès. Mais partir pour où ? Rentrer à la Maison ? Peut-être un jour, plus tard. Ce que j’avais appris de la mort de Papa m’emplissait de chagrin, et je ne voulais pas que Maman se sente fautive de m’avoir laissé avec cet homme…
Nous avons demeuré en ce lieu sinistre une semaine de plus, à réfléchir à notre destination. J’avais pris la décision de ne plus utiliser mon cosmos avant d’être sûr de le maîtriser complètement. J’étais encore terrorisé par cette chose en moi, et Cervantès me soutint dans ma décision. Le contrôle et la maîtrise de soi…
La réponse était évidente. Nous devions partir en Asie. J’écrivis une lettre rapide à la famille pour les informer de notre destination : l’Inde, tout d’abord.
Ce voyage fut une aventure dépaysante, et je dois avouer, celle qui forgea une grande partie de mon… humour… Bien aidé par Cervantès en cela, nous racontions tout et n’importe quoi, ce qui nous passait par l’esprit, décidé à vivre dans la joie, la bonne humeur et la paix. L’autodérision devint mon Leitmotiv, une façon comme une autre de dédramatiser les évènements récents et de prendre le parti d’en rire, sans pour autant les minimiser d’une quelconque manière.
Je dois vous avouer que la partie la plus amusante et stimulante fut de nous justifier auprès des diverses autorités… Allez expliquer qu’à douze ans vous êtes un adulte responsable à un agent de voyage ou à un policier qui vous demandent ce que font nos parents, où ils sont, et surtout qui ils sont ! J’en ris encore aujourd’hui, avec honte quand je repense aux mauvaises histoires que nous avons pu inventer pour berner toutes ces personnes… Le petit pactole qu’avait amassé le français nous fut particulièrement utile pour nous déplacer, et nous réussîmes même une fois à nous infiltrer dans un avion de ligne qui nous fit sortir d’Espagne en direction d’Istanbul. Les premières difficultés apparurent pour effectuer le reste du voyage vers New Delhi… Franchir le Moyen-Orient s’avérait quasiment impossible, à cause de diverses tensions politiques, en Iran, Afghanistan et Pakistan. Entre les divers extrémismes, l’invasion récente de l’Afghanistan par l’URSS et la guerre du Cachemire, il nous fallut presque 4 mois de sauts de puces, de village en village, à pied, en stop et parfois même sur le toit de chars d’assauts ! Il faut avouer que notre bonne humeur nous permis de devenir pendant quelque temps les mascottes d’une poignée de militaires indépendantistes afghans.
Enfin, ce ne fut pas non plus une partie de plaisir tous les jours, loin de là. Entre les soucis de nourriture, de logement, de discrétion, et surtout de compréhension, ce voyage fut éreintant, et je devais souvent porter Cervantès sur mon dos la nuit tombée.
Une fois passée la frontière indienne, un taxi nous transporta jusqu’à New Delhi, où nous fîmes halte pendant près d’un mois avant de nous rendre à Bénarès, sur le Gange, ville des temples religieux par excellence… Cette halte fut un moment particulièrement ambigu, entre beauté et souvenirs désagréables… Nous étions parvenus jusqu’ici, certes avec difficultés, mais toujours dans la joie et la bonne humeur, et à présent que nous touchions au terme de ce voyage, notre objectif ressurgissait brusquement de ma mémoire… Apprendre à maîtriser mon cosmos… Ce cosmos souillé, dangereux, bestial et sauvage, instinctif et abrutissant…
Du haut de mes douze ans et demi, j’avais décidé de m’affranchir de ma peur et de ma réticence à concentrer ma cosmoénergie, mais au moment de franchir le premier des temples que nous visitions, ma peur s’était muée en frayeur… Frayeur à l’idée de revivre un jour ce cauchemar… Frayeur à l’idée de faire du mal inconsciemment à Cervantès ou à qui que ce soit d’autre… Mais comment enrayer cette mutation ? Pourrais-je à jamais refouler mon cosmos ? Non, je n’y croyais pas un seconde. Viendrait un jour où je serais forcé de m’en servir à nouveau, et je devais autant que faire se peut m’y préparer pour contrer ce Noir… Ce démon…
Je devais passer la plus mauvaise nuit de toute ma jeune existence.. Pris de frissons, transi de froid et pourtant fiévreux, m’éveillant toutes les demi-heures pour replonger dans les abîmes de mes cauchemars… Ce fut Cervantès qui m’éveilla le lendemain, alors que j’avais enfin réussit à trouver le sommeil. Je n’aurais jamais rien pu faire ce jour-là sans lui. Cervantès pris toutes les décisions pour moi. Il organisa la journée de A à Z, entre les repas, les visites de temple et la rencontre avec deux jeunes religieux d’un temple bouddhiste isolé. Il me pris littéralement par la main et discuta lui-même avec ces jeunes garçons, visiblement du même âge que moi, ou peu s’en fallait. Perdu dans mes sombres pensées, j’ignore ce que Cervantès leur dit alors. Toujours est-il qu’ils acceptèrent de nous conduire devant leur maître. Celui-ci me reçut, seul, laissant Cervantès en compagnie des deux garçons… Alors que je levais les yeux, j’oubliai instantanément tous mes soucis pour me plonger dans une hébétude contemplative de mon interlocuteur ! Il devait avoir probablement 16 ou 17 ans, ses cheveux blonds comme l’épi flottant derrière lui avec élégance, son jeune visage reflétait calme et sérénité. Ses yeux étaient clos en permanence. Quittant la position du lotus pour m’accueillir, il se présenta alors à moi :
“Bonjour, jeune… Esteban ?
- Esteban Nuñez, oui, monsieur. Bon… Bonjour…
- Ne sois pas si intimidé. Je m’appelle Shaka, je suis le responsable de ce temple, et le maître des deux jeunes garçons que tu as rencontré. Ton jeune ami leur a dit que tu avais des soucis spirituels, je me trompe ?
- N… Non. J’ai un démon qui m’habite, et j’ai peur de le laisser me submerger de nouveau si je n’apprends à contrôler ma… à me contrôler.
- Tu allais dire autre chose. Ta cosmoénergie ?
- …
- Hahaha, ne t’inquiètes pas. Je suis moi aussi un chevalier, et non, ce n’est pas un hasard. J’ai ressenti ton cosmos et ai envoyé mes élèves à ta rencontre. Ton cosmos m’est apparu comme une véritable épée de Damoclès. D’une puissance intrinsèque extraordinaire, mais terriblement instable…
- J’ai peur de ce que je risque de faire si j’utilise à nouveau de cosmos, sans réussir à le contrôler…
- Et tu es venu en Inde pour apprendre à te maîtriser, n’est-ce pas ?
- Oui.
- Bien. Nous ne laisserons pas tes démons te consumer davantage. Je suis prêt à t’enseigner calme et sérénité. Je sens que tu as reçu une formation, aussi ne te formerais-je pas martialement.
- Merci, Shaka.
- Ne me remercie pas. Ce sera certainement dur pour toi dans les premiers temps, mais tu ne devras pas te décourager. Je t’enseignerais jusqu’à ce que tu sois prêt psychologiquement à te servir de nouveau de ton cosmos. Je t’attendrais demain matin, à l’aube, ici-même. Au revoir.
- Au revoir.”
C’est ainsi que j’ai rencontré Shaka, mon maître spirituel. Je suis resté auprès de lui pendant plus d’un an. Ce ne fut pas facile tous les jours, en particulier pendant les premiers temps, mais je persévérais, sous la bienveillance de ce chevalier bouddhiste. Cervantès apprit pendant ce temps à concentrer son cosmos. Il savait depuis longtemps se servir d’armes de tous types, mais je n’avais jamais pu lui enseigner à développer son cosmos, trop effrayé que j’étais du mien… Il s’épanouissait au contact des jeunes apprentis de Shaka, Agora et Shiba. Je les trouvais un peu imbus d’eux-mêmes, mais pas foncièrement méchant, et j’étais sans inquiétude pour Cervantès...
Fin de la Chronique 01 (à suivre…) ?
Fan fiction By © Onillon Guillaume (alias Noir) 2004
Les personnages de Saint Seiya sont copyright Masami Kurumada.
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